Hiver à la ferme

Lueurs hivernales

HIVER 2022

Promenade du chien. Mes yeux tournés vers le ciel s’attardent sur les branches dénudées et entrecroisées des chênes, des hêtres, des charmes environnants. Mon esprit vagabonde alors dans les méandres d’une mémoire lointaine et si proche à la fois. La même atmosphère qu’aujourd’hui, un après-midi d’hiver, mais à 400 km au nord-ouest d’ici. Les vacances de Noël. Un sol détrempé. Les branches humides s’étiraient à la recherche d’une lumière qui les satisferait rarement pleinement, avant le printemps…elles le savaient bien pourtant.

À peine 16 h 00, mais déjà la pénombre gagnait du terrain. Une légère angoisse commençait à sourdre en moi, lentement, comme souvent en cette saison ; un sentiment de solitude, parmi les ombres grandissantes qui peu à peu occupaient tout l’espace. Mon ami le soleil, mon meilleur compagnon, mon parent rassurant, me manquait.

Heureusement, lors des fêtes de fin d’année, nous partagions de nombreux moments de joie, une certaine excitation précédait les repas de famille, l’échange de cadeaux, et même les étrennes à l’époque ! L’odeur du sapin de Noël m’enivrait totalement, et embaumait tout l’appartement. Il sentait si bon ! Les boules étincelantes, et les fausses pommes de pin colorées égayaient la pièce principale de notre appartement, au 8e et dernier étage d’un immeuble en barre. Le carillon, qui ne sortait du placard qu’à cette période de l’année, m’hypnotisait…« Maman »…silence…. « Maman, maman, on peut allumer les bougies pour faire tourner les petits anges musiciens ?»

Le minuscule « petit Jésus » à moitié nu, dans sa modeste couche de paille, un peu plus déplumée au fil des ans, me faisait un peu de peine. Était-il vraiment à plaindre cependant ? Il était enveloppé d’amour : celui, inconditionnel, de ses parents, et même de trois inconnus barbus et enturbannés qui venaient de très, très loin lui apporter des cadeaux (c’est fou, ça !) ; même les animaux de la ferme lui apportaient leur chaleur bienveillante. Pauvre et riche à la fois…

Tous les ans j’espérais qu’on m’offrirait une poupée. Cette fois, je voudrais un baigneur, et son biberon magique, de ceux qui semblent vidés par bébé, mais en fait sont pleins…question de perspective (mais comment ça marche ? Je ne comprends pas), ou alors, Nancy, avec de beaux cheveux longs et une brosse, et une myriade de tenues différentes (deux ou trois, ce serait déjà du luxe ! La famille ne roule pas sur l’or).

Les mois précédents, j’avais passé des heures à « éplucher » les petits catalogues de jouets après avoir impatiemment guetté leur arrivée dans la boîte aux lettres. Je n’attendais pas le Père Noël. Chez moi, on ne nous avait pas donné l’opportunité d’y croire. Dommage ! J’aurais bien aimé, sans doute…Pour compenser, j’ai beaucoup rêvé du prince charmant…tout aussi illusoire, j’ai bien peur ! 😊

Noël, c’était aussi les visites chez les grands-parents. C’était retrouver les cousins et cousines que nous ne voyions pas forcément en dehors de l’été, même si nous vivions tous dans la même ville. Pourvu que nous les croisions tous (ils étaient fort nombreux)…le hasard déciderait. Pas de téléphone à la maison encore à l’époque. Il apparaîtrait peu après…les parents regretteraient vite de l’avoir installé ! 😊

Avec mes cousins les plus proches à ce moment-là, nous partagions les mêmes grands-parents, côté paternel et maternel. On se retrouvait régulièrement pour de longs repas à la ferme…Nous étions gâtés : nous habitions en ville, mais nos pépés et mémés, vivaient d’une part à la campagne, et d’autre part, à la mer ! On ne s’ennuyait jamais à la ferme ! À peine sortis de la voiture, on se précipitait sur l’immense barrière grinçante ! On s’y agrippait, et on se laissait porter par elle jusqu’à ce qu’elle aille violemment buter contre le mur en granit de la grande maison, à la façade habillée de lierre rouge. Un vrai manège de fête foraine, gratuit et permanent ! Nos rires insouciants étaient parfois brièvement interrompus par notre pépé ou notre tonton qui ne manquaient pas de nous réprimander (mais pourquoi donc ?)…Nous faisions alors profil bas, mais dès qu’ils avaient le dos tourné, on y regrimpait. Non sans un léger sentiment de culpabilité de mon côté. En effet, j’étais l’aînée de la bande, c’était donc sur mes timides épaules que reposait toute la responsabilité des bêtises. Mais le plaisir du jeu l’emportait !

Une fois lassés du balancier, il arrivait qu’on s’élance tout là-haut, au-delà des crèches à cochons, dans la grange. Il fallait veiller à éviter les terrifiants dindons, dont on s’amusait cependant à railler le nom. On faisait les braves, mais on n’en menait pas large. Les adultes nous recommandaient de faire attention à eux, alors on les craignait, sans bien savoir pourquoi. Il faut dire qu’ils étaient presque aussi grands que nous !

Des bottes de paille s’empilaient jusqu’au plafond de la grange, pourtant bien haut. On tentait d’escalader ces montagnes à la fois moelleuses et piquantes qui nous égratignaient tout le corps, même à travers nos pantalons, et nos pulls en laine tricotés par maman ; on gardait bien nos distances avec l’impressionnant et unique taureau de la ferme qui, fort heureusement, était bien attaché sur le côté droit du hangar. Il portait sur nous un regard glacé et menaçant. Je me souviens avoir demandé pourquoi on l’appelait « taureau », et pourquoi pas « vache » comme les autres bêtes à cornes (pauvre bête tout de même, toujours retenu par une courte corde au cou).

Jouer à cache-cache était un de nos jeux favoris. Dans une ferme, c’est top ! Les premières années, j’étais un peu frustrée, j’avais moins de temps que mon petit frère, mes deux cousins et ma cousine pour me cacher parce qu’ils ne savaient pas compter, eux !!! ☹ J’essayais de leur apprendre, j’aimais déjà jouer à la maîtresse…Les cachettes favorites étaient bien sûr dans la paille, ou là-bas tout au loin, derrière la salle de traite des vaches, ou encore dans l’une ou l’autre des dépendances, où on battait le beurre, où on gardait les grains de blé, où on piétinait les pommes à cidre…

Souvent des rires étouffés trahissaient mon frère et mes cousins. Parfois je faisais semblant de ne pas les avoir vus pour faire durer leur illusion et leur plaisir de me duper.

Du soleil à la lune

Pendant ce temps-là, les « grandes personnes » étaient toujours à table, à siroter le café en se racontant des blagues ou en évoquant les calamités du climat, suivant l’humeur du jour ou la personnalité de l’intervenant…les déjeuners de fête s’étiraient pratiquement jusqu’à la tombée de la nuit. Pourtant l’heure était venue de rendre visite aux autres grands-parents, là-bas, sur la côte…autre ambiance, autres jeux, autres rencontres…